A bientôt camarade !
A bientôt, camarade,
Bernard Gentil est mort. Je l’ai appris il y a peu, par un ami commun.
C’était un type bien, Bernard.
C’est en Corse que je l’ai découvert en 1978. Plus de trente ans déjà. Il lui arrivait alors de guider quelques randonneurs plus ou moins inconscients comme moi, s’aventurant sur le GR 20. Ce sentier de grande randonnée qui traverse presque toute la Corse du nord au sud par la ligne de crête était encore peu fréquenté. Je m’y étais engagé sans trop savoir ce que cette promenade exigeait d’endurance et de ténacité. Bernard savait insuffler l’une et l’autre à ceux que décourageait la fatigue.
Il ne parlait pas pour ne rien dire et c’est pourquoi, je crois, nous avons fait amitié. Cette « connivence amicale » a tenu malgré le temps qui passe et nos tribulations respectives aux quatre coins de la planète.
D’évoquer aujourd’hui quelques moments de cette balade initiatrice permettra peut-être de faire revivre un peu le personnage.
D’où ces quelques extraits d’un vieil article que j’avais publié à l’époque dans une revue « l’invité » aujourd’hui disparue.
Bernard, c’est un hommage.
Je te rejoindrai bientôt, camarade !
Pierre Kalfon
Molines en Queyras – Eté 2011
[…] Finalement, de tous les « trekkings » et « voyages sportifs » proposés à l’autre bout du monde, j’avais délibérément choisi le plus humble, une randonnée à pied en Corse, par le GR 20, simple, pas chère, sans risque. Après vingt ans de bourlingue latino américaine, découvrir la Corse, sac au dos, semblait à l’honorable fonctionnaire international que j’étais devenu, une manière de retour insolite à la « mère » Méditerranée et à des paysages sans doute semblables à ceux de mon Algérie natale.[…]
J’imaginais qu’en raison du côté « sportif » de l’équipée, nous serions entre hommes. Pas du tout. Il y a là trois filles et, flanqué d’un gros chien frisé, un personnage ridé, un peu hirsute, mal fagoté, pieds nus dans des brodequins mal noués. Il nous annonce, laconique, en tirant sur sa pipe, que le guide, c’est lui et que le groupe, eh bien, c’est nous quatre. Ah bon !
On achète d’abord les provisions qui vont alourdir nos sacs pour trois jours car, là haut, finie la civilisation !
Avant qu’une voiture nous dépose au bord d’un chemin qui s’enfonce dans la montagne du côté de Galéria, Bernard (c’est le nom de notre pilote) nous a expliqué que le GR est encore impraticable par endroits en raison du dégel tardif cette année, mais qu’on va le rattraper par un autre chemin en évitant le Haut Asco. Aucun d’entre nous ne sait encore que c’est cela qui va être l’aventure. Car le sentier muletier de Bernard, abandonné sans doute depuis des lustres, a bel et bien disparu, mangé par les chênes verts, bruyères, lentisques, buis, cistes, clématites enlaçantes, chèvrefeuilles accrocheurs et toute la végétation extraordinaire du maquis. […]
A la fin du troisième jour de cette « opération survie » au cours de laquelle nous n’avons rencontré âme qui vive, j’ai un premier semblant de conversation avec Bernard qui, jusque là, a été plutôt du genre taciturne. Mon sac pèse une tonne. L’idée d’abandonner m’a traversé l’esprit. « Pas question, tu es capable de suivre » dit Bernard. J’explique que, pour moi, les vacances, même « sportives », c’est tout de même se faire plaisir et que je ne vois pas l’intérêt de se crever ainsi, sans pouvoir seulement apprécier le paysage. Il insiste : « C’est un défi envers toi-même et tu vas le gagner ». Puéril, boy-scout, idiot, l’argument fait mouche. C’est décidé, j’irai au bout. […]
Au cours d’une délicieuse matinée de repos total, au soleil, on s’est un peu raconté notre vie. Mon estime pour lui grandit. Non parce qu’à 55 ans il est encore en acier trempé _ question d’entrainement _ mais surtout parce que cet ancien pasteur franc-comtois dissimule derrière une écorce assez rude une honnêteté, une générosité immenses et une philosophie de la vie d’une audace inattendue. […]
Nous terminerons le voyage par un grand sauna final chez Bernard, qui a fait de la Corse son pays. « Il n’y a que là, me dit-il, où il soit encore possible d’échapper à l’emprise exagérée des lois ».
Il habite une maison, bâtie de ses mains, près du vieux village de Zicavo, au pied du plateau de Coscione. […]
Des souvenirs lient le groupe à présent. Bientôt va venir le temps des « Tu te souviens ?… ».



